TEST

QU’AS-TU VU DANS LE VASTE MONDE ?

Composition : 2002
Durée : 11’ – baritone, trumpet & ensemble (12) –

Effectif : Trompette piccolo, baryton + 2 hautbois, 2 bassons, trompette piccolo 2, 1 percussion, clavier, 2 violons, 1 alto, 1 violoncelle, 1 contrebasse
Commanditaire : Radio France
Création : nov. 2002, France Musique & France Culture,  Vincent Le TexierPierre Gillet, ens. Ars Nova dir. Philippe Nahon
Éditeur : Jobert

Notice

Qu’as-tu vu dans le vaste monde ?
5e Trésor radiophonique
La Lettre du Musicien n° 269
1re quinzaine de juin 2002 page 26

« Alla breve » à Radio France aussi… Pour ses émissions minute (chaque « Alla breve » dure trois minutes), Radio France a commandé cette année à pas moins de 82 compositeurs des œuvres de dix minutes découpées en cinq mouvements de deux minutes… Un rapide calcul met la radio nationale à la tête d’un coffre rempli de… 410 perles fines (courtes), modernes et radiophoniques durant 820 minutes (soit environ 14 heures). Mais quel est le diagnostic culturel qui a présidé à une si vaste collecte (l’émission dure depuis cinq ans) ? L’ensemble de ces mini-œuvres est destiné à alimenter les séquences intitulées « Alla breve » (deux minutes donc) que diffuseront France Musiques, France Culture et Hector. « Alla breve » constitue le résultat d’une réflexion partagée entre producteurs, compositeurs et responsables de la direction de la musique à Radio France. Cette réflexion a conclu que l’établissement d’un lien radiophonique plus intime entre la musique d’aujourd’hui et les auditeurs passait par des injections rapprochées – mais à dose homéopathique – de sonorités d’aujourd’hui… Parmi ces charges concentrées destinées, pourrait-on dire, à mithridatiser les mélomanes contre le poison de l’absence de familiarité avec l’innovation la plus actuelle, on trouvera Qu’as-tu vu dans le vaste monde ?, concerto pour trompette piccolo, baryton et 12 musiciens (de l’Ensemble Ars Nova) de Suzanne Giraud.

Diffusion des « Alla breve » au cours des émissions « Si j’ose dire », « Papier à musique » et « Le tour d’écoute » avec un bref échange dialogué entre le compositeur et David Herschel : du lundi au vendredi, de 10h27 à 10h30, 12h27 à 12h30 et 19h57 à 20h. Enfin les œuvres sont diffusées d’une traite les vendredis de 22h30 à 22h40.

Entretien de Suzanne Giraud avec David Herschel (France Musiques) à propos de Qu’as-tu vu dans le vaste monde ? Commande de Radio France pour la collection « Alla breve »

David HERSCHEL (10/2002)

David HERSCHEL: Votre musique semble à tout moment portée par un élan vital irrésistible et qui reflète la multitude de vos passions, musicales et extra musicales. Vous êtes très sensible à la peinture, qui inspire quelques-unes de vos partitions, mais aussi à la poésie, que vous pratiquez vous-même, et il vous arrive d’ailleurs de mettre en musique vos propres vers, et à la littérature, qui vous accompagne toujours. Cet appétit de vie et de connaissance du monde qui se déploie en tant d’horizons, est-ce lui qui irrigue votre écriture musicale ?
Suzanne GIRAUD : Je crois que ça part du même réservoir d’énergie, oui, qui en effet irrigue la musique, et aussi lui apporte tout un tas de sources d’extérieur, et je suis convaincue depuis ma plus tendre enfance que tout ce que l’on peut apprendre en dehors de la musique, nourrit la musique.

D. H. : Dans votre enfance, vous écoutez Mozart.
S. G. : C’est la musique qui m’a éveillée, je puis dire. Et pendant les âges les plus tendres, je me souviens que c’était la seule musique qui existait vraiment pour moi.

D. H. : Plus tard, vous vous consacrez à l’étude de la Renaissance, dans sa musique et dans sa civilisation. Et là il se passe quelque chose, vous ressentez une étrange proximité avec cette époque.
S. G. : Oui, ça c’est très curieux, parce que ça ne me vient de nulle part. Je peux dire que c’est uniquement moi. J’ai découvert la poésie, les textes et la personnalité de Marguerite de Navarre, la sœur de François Ier. Ça a été pour moi un modèle féminin, aussi, important, d’une autre époque, nous et nos idées préconçues nous porteraient à croire que la femme était confinée, ne disait jamais rien, et patatras, donc il y a quantité de contre-exemples, aussi bien en Italie qu’en France, et… A partir de là, j’ai eu un(e) espèce d’envie de Renaissance, d’en faire quelque chose à moi au travers de la musique que j’écris. C’est-à-dire c’est une relecture XXIe siècle d’un certain esprit de la Renaissance.

D. H. : Et c’est bien le cas de cette pièce que vous avez écrite pour « Alla breve », Qu’as-tu vu dans le vaste monde ? Ce titre, vous l’avez choisi parmi les vers de Meslin de Saint-Gelais que vous avez mis en musique, ou bien vient-il de votre propre plume ?
S. G. : C’est un de mes tics de langage favoris. Quand je me sens un peu trop confinée dans mon travail, et à ma table de travail pendant des heures, des heures, des heures, isolée dans une solitude qui fait que parfois pendant plusieurs jours d’affilée je ne sors pas, alors que je vois arriver certaines personnes, parfois je pose cette question. Et je me suis dit, on va mettre enfin cette parole et finalement ce poème, cette approche de la Renaissance c’est une des façons que j’aurais, moi, de répondre à cette question.

D. H. : Alors, ce poème de Meslin de Saint-Gelais est une description d’amour. De quoi s’agit-il ?
S. G. : C’est un peu un exercice de style qui est fait d’allégories, de figures de style, d’archétypes autour du phénomène d’amour qui vous étreint, qui vous saisit. Alors, ça ne s’adresse pas à une personne en particulier. C’est simplement la description de l’énergie, des courants qui vous traversent quand vous êtes amoureux, et comment ils vous transforment et vous mettent dans le désarroi.

D. H. : Alors, cette musique, les références à la Renaissance sont nombreuses, l’ornementation, les effets d’écho, l’utilisation de la trompette piccolo, et tout cela intégré ou mis en dialogue avec un langage d’aujourd’hui.
S. G. : Oui, c’est exactement cela. J’utilise des micro-intervalles, mais ils sont des colorations et contribuent à la construction, qui, elle, se rattache hautement à la symbolique de la Renaissance, de même que l’ornementation. Ce sont comme des fioritures que l’on trouve à la fois dans l’architecture, domaine qui me passionne également. Les parallèles entre architecture et musique sont très fréquents chez moi et appartiennent également à la période Renaissance, mais se projettent aussi vers un message intemporel, dans le fond les valeurs qui traversent le temps, avec lesquelles on peut créer de la beauté à n’importe quelle époque.

Diffusé sur France Musiques
Vendredi 10 octobre 2002, à 22H30