Bleu et ombre

Composition : 1993
Durée : 12’ – voice & double bass –

Effectif : Voix et contrebasse
Dédicataire/Commanditaire : Joëlle LEANDRE, État
Création : 22.06.1994, Berlin Ak. d. Künste, J. LEANDRE
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Notice

Composé à la demande de la contrebassiste Joëlle Léandre, à qui elle est dédiée et qui l’a créée à l’Académie des Arts de Berlin en juin 1994, Bleu et Ombre fédère les deux facettes de son auteur, compositeur épris de littérature, tout comme l’un de ses principaux modèles, Robert Schumann, au point qu’elle a longuement hésité entre ces deux modes d’expression artistique. Ecrite pour la contrebasse à quatre cordes, cette partition de douze minutes environ, achevée le 1er février 1993, peut en effet être indifféremment exécutée sur l’instrument seul ou dialoguant avec la voix, celle de l’instrumentiste luimême ou celle d’une cantatrice.

Bleu et Ombre se fonde effectivement sur un poème éponyme du compositeur, qui confie : « Cette œuvre présente ma part d’ombre, plus particulièrement la peur. Elle y associe plusieurs idées, comme un tableau de Paul Klee ou le bleu qui éclôt sur la peau lorsque l’on se fait mal ou au cœur quand on est triste. Cette ombre peut aussi être une prison… »

Conçu en cinq strophes de trois vers, le poème adopte la forme d’une arche, les mots « bleu et ombre » concluant les première et dernière strophes alors que la musique présente le même motif balançoire, reflet de la peur qui emballe la machine qu’est le corps humain. Les palpitations du cœur sont exposées dans les harmoniques suspendues par les oscillations. Les couplets sont dissociés par des épisodes confiés au seul instrument. « La contrebasse, rappelle Giraud, a la voix chaude et sombre, mais l’instrumentiste doit lutter avec elle, tant elle est grande, volumineuse et mal commode à jouer. Elle engloutit le corps humain et le théâtralise à la fois, tant et si bien que l’auditeur a le sentiment d’un corps à corps entre l’instrument et son interprète, de duel comme d’épousailles. C’est pourquoi j’ai eu l’idée d’un monodrame mettant en scène une contrebasse et un être humain qui se manifeste autant par le jeu de l’instrument que par sa propre voix. »

Bruno Serrou

Évoquer les couleurs en musique en dépit de la clairvoyance d’un Arnold Schœnberg à la fois peintre et musicien ou d’un Olivier Messiaen, relève de la gageure. Les évoquer par des mots l’est tout autant. S’agissant ici de bleu, remémoronsnous « Blaue Hortensie » (Hortensia Bleu) cet audacieux poème de Rilke qui tente de dire la multiplicité du bleu : le même mot « bleu » répété donne la sensation à chaque fois d’une modalité différente du bleu. C’est exactement cette impression que m’a donnée cette splendide composition interprétée par le prodigieux Corrado Canonici. La partition et la contrebasse nous plongent dans les profondeurs des bleunuits comme pour tenter de donner raison à Gœthe pour qui le bleu, trop proche du noir, n’est pas une couleur.

Mais l’œuvre s’appelle Bleu et ombre, c’est donc beaucoup plus subtil et l’on pense à Mallarmé : « A côté d’ombre, opaque, ténèbres se fonce un peu ». Je crois en effet qu’ici, il faut se laisser envelopper et porter par le pouvoir émotionnel de la couleur qui va bien audelà de son symbolisme culturellement correct.

Le climat est tendu, grave et sombre, inquiétant, fantastique. On rêve éveillé. La peur est là, tapie dans l’ombre. On frémit. C’est le songe d’une nuit angoissante : trois appels breflong à la contrebasse dans un registre qui frappe au ventre. Puis des vagues tempétueuses d’accords en chaine et en trame de plus en plus riches qui élèvent devant nous une toile obscure. Les cordes gémissent en un vaste mouvement circulaire cahotique. L’archet tel le plectre du biwa, impérieux, sec, claque, lance de fulgurants éclairs tranchants. Long frisson et chair de poule. Il faut remonter à la fameuse épopée médièvale japonaise des Heike pour retrouver une telle éloquence. Stupéfiant ! La contrebasse, quel instrument ! J’aurais tant voulu aussi entendre Joëlle Léandre, la créatrice de l’œuvre. Mais pourquoi ne l’atelle pas enregistrée? En contraste, la voix éclatante, pure et cristalline de la mezzo, du cœur de cette nuit hagarde, luit. Le ton nocturnal, obstinément grave, le rythme bridé, d’une majestueuse retenue rappellent parfois l’atmosphère du Pélléas de Debussy. Pouvonsnous mieux cerner cet énigmatique bleu ombré? Cette étrange couleur qui joue un rôle moteur. Et s’il s’agissait du bleu de chauffe ? La voix nous interpelle : « Attention, la Machine ! » Et la musique s’emballe dans une admirable spirale mécanique. Dépassé l’ennuyeux et lancinant motorisme de Prokofiev et de ses contemporains; comme à côté, apparait pauvre l’accélération mathématique de la vitesse de « Pacific 231 ». On devrait trembler à l’évocation angoissante de la puissance monstrueuse de l’industrie lourde incarnée par la Machine, mais on jubile car contrebalançant cette implacable dynamique, les notes en menues et incandescentes coulées, transportent l’auditeur dans un monde sonore d’un grand raffinement.

Rien ne se répète jamais tout à fait ni en hauteur, ni en intensité. Pas une note superflue. Chacune est unique, importante, précieuse. Nous avançons, fascinés non par l’état sonambulesque venant de l’énergique pulsation incantatoire de la composition mais par l’attention soutenue requise par une musique pleine de surprises aux variations incessantes et passionnées. Quelle beauté ! Quelle puissance ! La coda nous ramène par l’effet renversé d’un miroir aux premières mesures. Le graveaigu de la voix passe sur l’instrument à un aigugrave. La chute est une élèvation.

Vincent Urbain